Chronique du Ramadan 21_ Episode 1

Après des années de chroniques je pense que pour commencer celles de cette année, il était indispensable de vous expliquer pourquoi j’étais si attachée à ce mois ci particulier.

Tout le monde a sa petite histoire qui le ou la rattache à ce mois sacré. Pour beaucoup, qui sont peut être loins de ces eus et coutumes, cela ne représente peut être que l’abstinence de vos collègues à la machine à café et un beau plateau de gâteaux une fois le mois terminé. Après tant d’années d’euphorie à l’approche de ce mois, je pense qu’il est temps de vous expliquer pourquoi.

Ce n’est pas parce qu’on a grandit dans une famille croyante et pratiquante qu’on se sent investi de la religion, que sa pratique est évidente et que la foi habite son corps et son coeur de fait. En tant qu’enfant, nous héritons des caractères, des habitudes, des valeurs peut-être mais pas des croyances. J’ai grandi dans l’une de ces familles croyante et pratiquante et pendant toute mon enfance j’ai connu la rupture du jeûne en famille selon un rituel bien rôdé : fawazir Ramadan sur radio orient pendant qu’on aidait maman à faire la salade de baguette (il faudrait que je vous joigne une photo pour que ce soit plus parlant), les coups de canon à la radio, les dattes, le lait en récitant des invocations. Puis la prière commune et le repas bien garni sur la table basse du salon. Souvent, comme la rupture du jeune se faisait très tôt (entre 17h et 18h), on finissait la soirée devant un feuilleton de la télé tunisienne avant d’enchainer la prière de tarawih pendant laquelle je dois vous avouer, je passais mon temps à tenter de me reconcentrer.

Comme je vous le disais, la répétition, année après année, le partage incessant de mes parents des histoires divines entraîne l’habitude mais pas forcément la foi, cette habitation profonde du pourquoi on fait ce qu’on fait. Du pourquoi ce mois est aussi important, de la sérénité ressentie par tous lors de ces 30 jours. Je le vivais certes mais je n’en étais pas habitée.

En 2011, le Ramadan était en plein été. En 2011, je finissais ma 2e année à Sciences Po, mon frère se mariait cet été là et je préparais mon départ pour une année à Hong Kong. En 2011 et pour la première fois de ma jeune vie, à 20 ans, je m’apprêtais fois à vivre une semaine de Ramadan seule au bout du monde. Et ça a changé toute ma vie à jamais.

Le 25 août 2011, je débarque de l’énorme avion de Qatar Airways à Hong Kong international Airport. Pour la première fois, je vois les bateaux de pêcheurs dans la baie de HK avant l’atterrissage. Je ne sais pas ce qui m’attend mais je m’apprête à vivre une des plus belles années de ma vie. Pour l’instant j’ai juste très mal, je me sens seule, très seule et très loin de tout ce que j’ai toujours connu. Etant en voyage, je n’ai pas jeûné mais je m’y remets machinalement dès le lendemain, seule, dans mon coin sans le partager avec personne. Je vous le disais, les habitudes restent accrochées et sont rassurantes. Bien que très loin de chez moi je prends le pas de considérer cette petite chambre que je partage désormais avec ma coloc comme mon nouveau chez moi et je ne profite d’aucune facilité accordée au voyageur. Je prie toutes mes prières en entier, je jeûne malgré l’adaptation difficile au décalage horaire. Le matin, je me lève pour Suhoor très tôt, ce qui me permet, comme j’ai 7h d’avance, d’être connectée avec la France qui vit encore sa soirée . Je romps mon jeûne quotidien à coup de Starbucks et autres macdo. Je suis loin de la chorba de ma maman et des bagarres avec mes frères pour la dernière salade de baguette mais je tiens. Et pour la première fois, j’ai l’impression de comprendre pourquoi je fais tout ce que je fais. Je suis seule, je suis donc seule responsable des choix que je fais, personne autour de moi ne sait ce que je fais, pas d’apparence à tenir et j’ai pleinement conscience de ces choix.

Quelques jours avant l’Aïd, on me propose de faire un tour sur le marché de nuit de Temple Street en plein centre ville. J’accepte. On se donne rendez-vous dans la soirée, après la rupture du jeûne à la sortie d’une station de métro. Je n’ai, à ce moment là, pas de forfait internet me permettant de retrouver mes camarades fraichement rencontrés mais je décide de faire confiance au destin. De mon côté, je décide d’aller faire un tour à la mosquée de Kowloon. Je ne pourrai vous dire pourquoi j’y vais mais j’y vais. En 20 ans en France, je pense n’avoir jamais mis les pieds seule dans une mosquée. J’y suis allée pour des mariages ou des événements mais jamais de ma propre initiative pour me recueillir. Comme je vous disais : naviguer par habitude pas par foi.

Je me souviens que j’étais en jupe ce soir là et que j’écumais les petites boutiques aux alentours pour acheter un pantalon (qui ne m’a pas quitté pendant des années après !), je suis rentrée timidement une écharpe nouée à la va vite sur mes cheveux et posée sur mes épaules. On reconnait bien là celle qui n’a pas l’habitude. J’ai été accueillie par des grands sourires et on m’a indiqué la salle des femmes. Après avoir enfilé les habits mis à disposition dans toutes les mosquées d’Asie et avoir pris des dattes et un bol de soupe, un morceau de pain et un yaourt à boire je me suis installée dans mon coin au fond de la salle de prière. Et puis j’ai entendu l’Imam faire l’appel à la prière. J’étais à 10 000km de chez moi, personne autour de moi ne parlait ma langue, je tentais de maîtriser un quotidien encore rempli de code trop loin de moi et quand l’Imam a commencé à réciter le Coran dans un arabe parfait que je maitrisais (merci papa merci maman pour toutes ces années d’apprentissage) je n’ai pas pu retenir mes larmes. Pour la première fois depuis des jours je me suis sentie chez moi, à ma place, j’ai eu l’impression qu’on s’adressait à moi, personnellement, qu’on me parlait, qu’on était présent pour moi. Ça m’a submergé, je n’ai pas réussi à m’arrêter et j’ai compris à cet instant, j’ai compris pourquoi chaque mosquée, n’importe où dans le monde, est une maison, un abris, un refuge pour le fidèle, quel qu’il soit. Pour la première fois, je me suis sentie légitime dans ma foi, dans mon niveau de foi, quel qu’il était. J’étais là, présente dans l’instant au même rang que ceux qui m’accompagnais.

Je suis restée longtemps ce soir là, priant Ichaa et Tarawih. Et là, nouvelle claque. Je suis tombée pile le soir de la clôture de la lecture du Coran. Je connaissais toutes les sourates par coeur, je les entonnais en chuchotant, mêlant mes sanglots aux versets. Je me sentais tellement à ma place pour la première fois de ma vie tout en faisant des choses que je faisais depuis des années sans y prêter plus gare que ça. En Asie, à la fin de la prière, les gens se tournent les uns vers les autres et se saluent chaleureusement. Des parfaits inconnues m’ont prises dans leurs bras, m’ont souhaité une belle fin de Ramadan et m’ont dit de revenir quand je le voulais. Je ne pourrai jamais mettre des mots sur l’apaisement que j’ai ressenti au plus profond de moi à ce moment là. J’étais physiquement sur terre mais je flottais, chaque partie de moi flottais, légère, portée par quelque chose de plus puissant que moi, de plus fort, de rassurant.

Avec tout ça, j’en avais complètement oublié mon rendez-vous pour aller me balader dans les étales du marché de nuit. Mais je m’en fichais. J’avais l’impression de m’être retrouvée moi et d’avoir enfin fais la paix avec qui j’étais et qui je souhaitais être.

J’ai quand même décidé de marcher jusqu’au métro où nous nous étions donné rendez-vous, j’avais beaucoup de retard mais au moins j’aurais essayé. J’avais décidé de marcher les deux arrêts plutôt que de prendre le train. J’avais besoin de marcher, la chaleur écrasante du jour avait laissé place à la douce brise de la nuit. Le ciel était clair et moi je prenais en pleine figure toutes ces couleurs, cette agitation de Nathan Street qui allait devenir mon quotidien. Pile au moment où je suis arrivée, un groupe sortait de l’embouchure du métro : Kathleen, Timmy, Mélissa, Micheal, Pierre, entre autre. Des Philippines au Doubs, en passant par l’Allemagne et la banlieue parisienne, ce groupe ne s’est plus quitté pendant les mois suivants. De voyage en voyage, de sortie en sortie, de fous rires en fous rires ils ont été mes meilleurs amis pendant cette aventure folle qu’a été mon année à Hong Kong. Je n’expliquerai jamais comment on a réussi à se retrouver nez à nez à plusieurs heures de retard sans se concerter devant la Jordan Station.

Rien n’arrive par hasard, le plan est toujours parfait. Et depuis cette nuit là, mon rapport au mois du Ramadan et à la religion de manière générale n’a plus jamais été le même.

Une chose est sûre, c’est en quittant les dogmes que j’ai toujours connu que j’ai pris le risque de savoir qui j’étais vraiment. Bien sûr, beaucoup n’ont pas besoin de s’arracher littéralement à leur quotidien pour se découvrir. Mais si c’est votre cas, foncez, c’est difficile, c’est douloureux, c’est risqué mais je suis certaine que vous ferez la plus belle rencontre de votre vie. Vous allez enfin vous retrouver vraiment.

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